de Aïda Asgharzadeh

Mise en scène Nikola Carton
Avec Magali Genoud & Azeddine Benamara

Scénographie & Lumières Vincent Lefevre
Création sonore Chadi Chouman
Costumes Clémentine Savarit

Eva a été abandonnée à sa naissance, en 1988. De sa mère, elle ne connaît que le nom : Duval. Ça ne l’a jamais intéressée. Pourquoi se soucier de quelqu’un qui ne s’est jamais soucié de vous ? Pourtant, quelques mois avant ses 18 ans, elle va se trouver au cœur de l’intimité de sa mère alors qu’un notaire de province lui transmet son héritage. Elle lui a légué, à sa mort, une boîte : des dizaines de micro cassettes et un dictaphone.

Depuis le Centre d’Éducation Fermé ou elle a été placée, Eva écoute toutes les nuits la voix de sa mère lui raconter la guerre du Liban, la chute du mur de Berlin, son père qu’elle s’est forcée à fuir, ses doutes sur l’utilité de son métier mais aussi le besoin irrépressible de partir, toujours repartir, là-bas, où les gens luttent et meurent. Pour qu’on ne puisse pas dire « je ne savais pas ». Mais Eva dans tout ça ?

Eva encaisse. Elle encaisse et déverse. Dans la boxe par exemple.

Malgré elle, Eva va partir à la rencontre de sa mère : Anna Duval, grand reporter de guerre.

Je suivais depuis quelques temps le travail de Camille Lepage et j’ai été, comme beaucoup, choqué par sa mort. Pendant longtemps, pas une journée ne pouvait défiler sans que je pense à elle. Puis j’ai eu l’envie, le besoin de mieux connaître ces héros trop souvent méconnus du grand public. Plus j’avançais dans mes lectures, et plus j’hésitais entre « Quel courage ! » et « Quelle bande de malades ! ». J’arrivais rapidement à la certitude que ces gens n’étaient pas faits comme tout le monde : ce sont de vrais marginaux, ils ont dans le regard, dans leurs mots, ce je ne sais pas quoi de détermination et d’attraction. Comme si le monde était comme eux, différent. M’adresser à Aïda pour mettre en mots ce sujet était une évidence, j’avais été touché par ses précédentes pièces. La finesse et la luminosité qui se dégageaient de ses œuvres, traitant de sujets durs, de l’horreur même, étaient au centre de l’histoire que je voulais raconter.

Pour ces « Kamikazes de l’information », peu importe qui a tort ou raison, il faut suivre l’information où qu’elle soit, voilà tout ! Sans la grimer, sans la salir, il faut juste pouvoir l’exhumer, la porter délicatement dans le creux de ses mains et l’exposer au monde, telle qu’elle est, brute. Ces chasseurs de vérité risquent leur vie à chaque seconde, à chaque « clic » de leur déclencheur. Leur travail est d’être constamment dans l’œil du cyclone. Mais pourquoi un tel choix de vie ? Pour que nous, le reste du monde, nous ne puissions plus dire : « Nous ne savions pas ».

Ce qui rend vraiment fascinant ces hommes et ces femmes c’est d’un côté leur héroïsme et de l’autre, la propension qu’ils ont à fuir loin de chez eux. Comme atteint d’un handicap émotionnel qui ne leur permettrait plus de profiter de leur famille, de leurs amis, de la simplicité de la vie…

Qu’est-ce qui pousse un être humain à choisir, le feu, l’horreur et les larmes, plutôt que sa propre chair ? La guerre a-t-elle fait, à ce point, de ces gens-là des « soldats » de l’information qu’ils ne puissent plus vibrer pour autre chose ? Est-ce la violence qu’ils photographient qui les a transformés en têtes brûlées, ou bien, au contraire c’est ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes, depuis le début, qui fait d’eux les meilleurs dans leur discipline et les oblige à toujours repartir ?

Le personnage d’Anna nous permet d’osciller entre les guerres qu’elle photographie et celle que se livre sa fille. Cette dernière, Eva, n’a jamais eu de repères, de famille, de maison, elle se débat pour devenir une femme mais comment réussir lorsque votre propre mère vous a abandonné ? Elle se retrouve malgré elle victime des guerres de sa mère. Mais l’on peut se demander, malgré la haine qu’elle lui porte, si Eva ne sentira pas au fond d’elle-même le besoin viscéral de suivre les pas de sa mère pour découvrir d’où elle vient, qui elle est.

Certaines familles ont des photos pour se souvenir. Pour Anna ce sont des cassettes avec la voix de sa mère. Cette mère sans visage, sans odeur, étrangère. Ce testament sonore peut paraître égoïste mais il s’agit pourtant d’un présent.

D’un gage d’amour d’une mère à sa fille.

Nikola Carton

Lorsque Nikola m’a proposé de lui écrire une pièce, la liberté thématique qu’il me laissait était si large que je lui ai demandé de me lancer une perche. Cette perche ce fut : « Camille Lepage ».
Camille Lepage était une photographe et journaliste française. Elle est morte en 2014, tuée d’une balle dans la tête sur la route d’un reportage en République Centrafricaine. Bien qu’âgée seulement de 26 ans son travail était déjà très remarqué dans la profession.
Si cette pièce ne parle pas ouvertement de Camille, toute la réflexion qui tourne autour en provient. En découvrant le parcours intrépide de cette jeune femme je me suis souvent demandé « pourquoi ? ». Pourquoi des hommes et des femmes s’investissent à informer le monde, sous les tirs et les bombes, au péril de leur vie, sans y être obligés ? Comment accepter le risque de sacrifier sa propre vie pour montrer que des milliers souffrent ? Quelle est la part entre cette leçon d’altruisme exemplaire et un besoin personnel d’affronter le danger, de vivre sur le fil, de se dépasser ?

Je lis régulièrement des articles de presse. Ils m’étonnent, me touchent, me choquent… Et puis si vous me demandez deux semaines plus tard où se passait cette barbarie, je vais vous répondre : « Au Nigéria. Ou au Niger. Euh… Ou alors en Centrafrique… » Alors que des Camille Lepage se prennent des balles dans la tête pour que j’ai cette information.
Et il y’en a tellement ! Aujourd’hui, en 2015, j’ai l’impression que le monde est en guerre, que la terre se meurt : Egypte, Syrie, Soudan, Nigeria, Lybie, Yémen, Pakistan, Somalie, Ukraine, Turquie etc…

Tous les jours, je lis la même chose : révoltes et morts. Et ce qui est terrible, c’est que ça me paraît normal d’ouvrir un journal et d’y voir ces informations. Patrick Chauvel écrit :

« J’ai l’impression de tout le temps faire la même chose. Depuis le début, c’est toujours la même putain de photo de guerre. » N’est-ce pas surtout tout le temps la même guerre, au final ? Mon ami me racontait que lui, arrêtait de lire de temps à autre les journaux car une surcharge d’informations négatives influait trop sur son moral.
Banalisation d’un côté, dépression de l’autre…
Certes, on ne pourra pas dire « On ne savait pas » mais à quel point agissons-nous ?
Quel héritage en gardons-nous, nous récepteurs de l’information, et quel en est le prix pour ceux qui s’engagent à nous la ramener ?
Les témoignages de grands photographes tels que Patrick Chauvel, Anne Nivat, Isabel Ellsen ou Don Mc­Cullin pour n’en citer que quelques-uns, n’ont fait qu’étayer cette interrogation. Car il est évident qu’elle laisse des séquelles, souvent lourdes.
Et toujours à cette même question : « Pourquoi ? »
Pourquoi se sacrifier, pourquoi avoir toujours besoin de partir, de se confronter, de lutter, pourquoi ne pas aimer, là, maintenant, tout de suite ?

Ce sont des questions que je me pose d’autant plus qu’il y a quelques années, au moment de choisir mon orientation définitive, j’ai choisi entre le théâtre et le journalisme. Pourtant, cet univers m’a toujours attirée, de manière magnétique, non pas par raison ou idéologie mais par une fascination inexplicable, presque charnelle. Si j’ai aujourd’hui l’impression d’être là où je dois être avec le théâtre, le journalisme reste toujours dans un coin de ma tête, comme l’autre vie que j’aurais pu avoir.

Aïda Asgharzadeh

©Simon Gosselin